L’histoire est celle de Kristen, jeune femme pyromane internée dans un asile. Alors que les autres patientes sont abattues par un monstre mystérieux mi-zombie mi-fantôme, elle tente de fuir. Ayant recours au principe narratif du huis clos psychiatrique, filon épuisé par Shutter Island qui en a usé tous les effets scénaristiques, et incapable de distiller le moindre sentiment de malaise, le film se complait dans une tension reposant essentiellement sur des jump scares, ces effets de sursaut liés au surgissement dans le cadre d'un élément dangereux pour le protagoniste. Combien de fois, le spectateur attend-il patiemment que le fantôme veuille bien se montrer derrière sa nouvelle victime, qui elle, ne voit rien venir ? Combien de fois, parfaitement indifférent au sort du personnage, attend-il le fatidique coup de violon qui brisera le silence ambiant ? Pour efficaces qu'ils soient, ces jump scares n'en sont pas moins décevants de la part d'un cinéaste qui a su élaborer des moments de suspens autrement plus sophistiqués. Le monstre quant à lui, répond au stéréotype du cadavre putrescent à doigts démesurés et les scènes gores particulièrement outrancières portent plus à rire qu'à trembler.

De toute évidence, ce qui manque au film c’est une part de mystère et d’inattendu. La mécanique de mise en scène parfaitement huilée laisse trop peu de place au doute pour être convaincante. Ce n’est peut être pas un hasard si le cinéma d'horreur américain s'est inspiré des classiques du cinéma d'horreur japonais en produisant moult remakes. Hideo Nakata (Ring, Dark Water), Kiyoshi Kurosawa (Kairo) ou Takashi Shimizu (The Grudge) font peur car leurs films reposent sur une menace indéfinissable qui déjoue toutes les attentes et dont le mode opératoire reste mystérieux. Dans Ring, l'irruption originale du fantôme glace le spectateur bien davantage que sa brutalité. Dans The Ward, le fantôme charcute ses victimes avec une démesure gothique, et ses apparitions sont rendues prévisibles par l'inlassable répétition des mêmes schémas de mise en scène (lorsque le personnage est seul, l'interruption de la musique est du plus mauvais augure !). Le film s'apparente ainsi davantage à un thriller sur les traces d'un serial killer, dans la lignée d’un Seven - avec ce que cela comporte à la fois de montées d’adrénaline et de systématismes scénaristiques- qu’à un film d’horreur.
Pour autant, tout n’est pas mauvais, loin de là ! Les acteurs, en particulier l’actrice principale Amber Heard, parviennent à donner une part de mystère à des personnages qui une fois lancés dans l’action pourraient ressembler à des caricatures. La superbe photographie joue sur les teintes grisâtres de l’asile pour créer une sensation de claustrophobie et donne a ce film fauché, le panache des séries B d’antan. La musique, si elle n'est pas composée par Big John qui s’avoue dans le commentaire audio "trop vieux pour ce genre de chose", crée une certaine tension. Mais c’est avant tout le montage qui brille par son extrême limpidité ; il rend parfaitement cohérente et lisible une action pourtant très complexe. Pendant une grande partie du film, les personnages cherchent à s’évader. Chaque fois, les plans les font tomber de pièces en couloirs et de couloirs en caves, sans qu’aucune cartographie des lieux ne soit suggérée au spectateur. Les espaces semblent se suivre naturellement selon les besoins des personnages, comme ce long couloir qui permet à Kristen de surveiller ses adversaires lors d'une prise d’otages. L’architecture de l'asile semble constamment à la limite de l’incohérence et de l'abstraction. Elle s’assimile aux circonvolutions d’un esprit malade qui cherche à sortir de son corps et aux desiderata d’un metteur en scène qui cherche un lieu propice à l’action et non un espace signifiant.

Dès lors, The Ward évoque une problématique de l’industrie cinématographique américaine contemporaine : qu’est devenu l’espace ? Tout récemment, dans Tintin ou Mission impossible 4, l’espace était réduit à une suite d’environnements épousant la ligne épurée du récit, à l'instar de films d'horreur américains récents où l’espace est le réservoir d'où jaillit la peur. L’espace ne caractérise plus les personnages, il ne les situe plus socialement. Il n'a plus d'identité, contrairement au Los Angeles des films de Michael Mann ; il est une sorte de plateforme de jeu vidéo dont toutes les composantes sont justifiées par l'action. The Ward s'appuie sur cette conception égotiste de l'espace. Mais sa narration centrée sur la folie des protagonistes, suggère une autre signification de la dimension pragmatique de l’espace. Celle-ci apparaît avec d'autant plus d'évidence que la découverte d’une échappatoire fait rarement suite à une réflexion ; elle est plutôt saisie de façon quasi instinctive par des personnages qui connaîtraient les lieux. La fuite est toujours offerte par les ascenseurs, les monte-charges, les bouches d’aération, la présence salvatrice d’une hache anti-incendie : autant d'éléments comme autant de constructions mentales qui relèvent d’une autodéfense psychique du personnage principal. Il lutte. Oui, mais contre quoi ?
Si cette lutte psychique que se livrent les personnages - et dont les enjeux sont dévoilés dans le twist final- apparaît tout au long du scénario comme la lutte contre une société pathogène, elle est en réalité une lutte contre un refoulé personnel. Ce refoulé, c'est le passé suggéré en quelques plans, le temps de rêves fugaces, ou incarné par le personnage ambigu du fantôme. La façade propre et lisse de l’asile cache un monstre, et la conscience de la belle Kristen, dont le corps et le visage sont ceux d’une star hollywoodienne, un crime. Le plan final est celui du retour au fantastique : un corps surgit d'une surface plane et renvoie le récit dans la folie. L'absence de profondeur de champ suggère l'idée d'une histoire au point mort : tous les efforts thérapeutiques échoueront, le passé et l'avenir des personnages ne sauraient s'affranchir des limites de l’asile. Dans le superbe générique d'ouverture du film, des images de malades mentaux se superposent à des vitres brisées et renvoient également à cette idée d’une virginité apparente brisée sous le poids du passé. Certaines de ces images pourraient presque évoquer des photographies de torture commises récemment dans plusieurs prisons américaines et largement diffusées par la presse.

Carpenter renoue ainsi discrètement avec la verve critique de ses précédents films. Né au septième art avec la génération des cinéastes critiques des années 70, il est familier de la thématique du passé coupable qui ronge l’Amérique. C’est elle qui irrigue le film. L’Amérique est le pays du rêve ; elle s'en sert pour dissimuler toutes les atrocités qu’elle a commises ou qu’elle a subies. Le fantôme, apparemment celui d'une ancienne pensionnaire assassinée, est ici pour rappeler aux personnages leurs erreurs passées. C'est donc pour éloigner un péché originel que l’héroïne abat d’un coup de hache le fantôme : il faut absolument préserver l'innocence, celle du physique quasi virginal de Kristen. Pour autant la vérité est dévoilée, l'identité de chacun finit par être connue. Le film exprime alors, à l'instar de Shutter Island, la vanité et la fragilité de toutes structures intellectuelles destinées à faire disparaitre les cendres chaudes d’un passé torturé. La révélation du diagnostic médical a cela de splendide qu’elle fait passer la guérison par un renversement de la morale : le fantôme devient le héros salvateur. Comme si c’était par l’acceptation du passé, aussi sombre soit-il, que pouvait se construire une Amérique saine et simple, dont l’image se cristallise dans les retrouvailles familiales de l'héroïne et de ses parents. Attention ! L'ultime retournement de situation condamne tout de même le personnage à replonger dans le délire et avoue l’échec d’une démarche d’acceptation déjà amorcée par le cinéma américain quarante ans plus tôt. L'Amérique serait-elle trop enfoncée dans son idéal matérialiste pour accepter ses erreurs ? In fine, traquée par les fantômes de sa mauvaise conscience, elle erre dans la prison du rêve qu'elle s'évertue à créer et auquel elle s'efforce de croire.
Avis sur le DVD :
D’un point de vue technique le produit est irréprochable, tant au niveau de la qualité de l’image que des pistes sonores proposées (VO et VF). On peut cependant regretter le manque de consistance des bonus censés justifier le prix de vente. La présentation du film par John Carpenter lui-même, pour sympathique et drôle qu’elle soit, a été filmée lors de la projection du film dans le cadre d'un festival et n’apprend strictement rien. Le documentaire d’une quinzaine de minutes sur les coulisses du tournage souffre quelque peu du syndrome du making off anecdotique, où tout le monde semble très gentil et très motivé par le projet, mais incapable de livrer le moindre élément d’interprétation ou le moindre détail technique. Quant au commentaire audio basé sur un échange entre John Carpenter et l'acteur Jared Harris, il se vautre trop souvent dans l’anecdotique pur et simple, voire dans la digression passablement agaçante (Qui a envie d’entendre John Carpenter parler de Manchester United ?). On rit au début, puis on finit par se crisper. Enfin, les informations techniques relatives au tournage, si elles sont intéressantes, n'en sont pas moins beaucoup trop disséminées sur l’heure et demie du commentaire. Il est dommage de constater que ce film qui ne sort pas sous les hurrahs de la presse, semble presque abandonné par ses auteurs, qui le qualifient volontiers de simple « film d’horreur Old School ».



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