Deux films donc, ou, en tout cas, deux versants à dévaler : d'un côté la traque d'un criminel misogyne (Craig à son acolyte féminin : « Aide-moi à trouver un tueur de femmes. »), de l'autre la chronique existentielle d'une autiste hors-du-commun (un supérieur à propos de cet acolyte : « L'un de mes meilleurs enquêteurs, son rapport le trouve. Mais elle préfère travailler chez elle. »). Ces deux fils narratifs courant en parallèle, Fincher les avaient déjà noués dans le toujours aussi beau Zodiac, enquête elle-aussi irrésolue qui traversait les époques sans jamais marquer le visage de poupin d'un jeune dessinateur (Jake Gyllenhaal) condamné à errer dans les méandres cryptologiques de cette affaire. Alors, redite ? Pas tout à fait. Car entre cet admirable exercice d'équilibriste et l'adaptation luxueuse du best-seller suédois, il y a eu The Social Network, torrent de paroles juvéniles reconstituant la houleuse création de Facebook par un petit geek aussi géniale qu'asociale. Et ce passage de Fincher par le teen movie semble avoir fait pencher la balance de son nouveau film en faveur de son titre américain, c'est-à -dire à l'avantage de cette hackeuse virtuose nommée Lisbeth Salander (Rooney Mara), soeurette ombrageuse de Zuckerberg traînant ses tatouages au milieu de pervers sexuels parmi les plus prolifiques de la société scandinave. L'ancien prodige de la pub en aurait-il donc terminé avec l'ivresse de l'investigation, la maniaquerie de la récolte d'indices et la tension du jeux de pistes ? Pas tout à fait non plus. Mais celui qui, dans le paysage cinématographique hollywoodien, a toujours préféré la sinuosité de l'enquête à la pureté de l'intrigue, la mélasse de symboles à la netteté du récit, semble de plus en plus orienter son regard vers d'autres motifs, d'autres atmosphères et d'autres inspirations.

En quelque sorte, par le biais de personnages habillés par les préoccupations esthétiques et thématiques du cinéaste, Fincher prend une salutaire distance avec le formalisme un peu énervant de ses débuts, avec ce rôle de programmeur surdoué du thriller hollywoodien qu'on lui colle irrémédiablement à la peau. Et on peut sentir dans Millénium la respiration nouvelle et apaisée d'une écriture qui ne cherche plus le hackage narratif à tout prix (hormis évidemment dans ce générique débarqué du passé, programme pirate tout droit sorti de Fight Club, et qui tonitrue l'introduction du film pour mieux agir avec une absolue discrétion dans tout le reste de son développement, par simples échos, ricochets et association d'idées) mais qui, par dérivation, déploie l'amplitude d'un storytelling d'un nouveau genre, dont la caractéristique n'est plus tant d'accompagner le déroulement du récit que d'essayer constamment de prendre celui-ci de vitesse. Et si cet impératif du classicisme 2.0 s'impose à Fincher autant qu'il lui réussit, c'est parce que précisément ses récents films accompagnent des héros d'aujourd'hui qui ne fonctionnent que comme lui-même procédait auparavant : par fulgurance, court-circuit et compulsion. C'est donc dans le portrait de cette génération data qui décrypte (Graysmith le précurseur, contraint de zoner dans l'ère pré-informatique), encode (Zuckerberg et son réseau social mondialisé) et décode (Lisbeth et ses investigations pirates) la marche du monde que le cinéma de Fincher trouve matière à grandir, en injectant – enfin – ses obsessions formelles dans des corps concrets : ici donc, un corps avec un dragon tatoué.
Malgré tout, le Seven au pays des élans promis par les distributeurs est bel et bien au rendez-vous. En effet la majeure partie du film se focalise sur un whodunit des plus classiques : sur fond de secrets de familles délétères et de relents mi-sataniques mi-nazis, il s'agira ainsi de trouver avant tout « Qui est le coupable ? ». Et avec une trame mélangeant sentences bibliques, recherches google, ligne de codes et photos de famille, on se dit que la recette va parfaitement convenir au fin gourmet Fincher. Sauf que la sauce n'arrive jamais à prendre complètement, la faute sans doute à un récit original gorgé d'indices, interrogatoires et reconstitutions en tous genres qui, mis bout à bout, provoquent régulièrement des embouteillages narratifs (la présentation familiale, notamment, est assez rébarbative) ; et on sent le film obligé, sous peine de ne jamais arriver à destination, de suivre comme un GPS cette intrigue excitante sur le papier mais relativement convenue, sillonnant sans embardée des routes maintes fois arpentées. Alors certes Fincher a assez de métier pour parcourir sans se claquer les 2h40 que nécessite l'épanouissement du récit, mais il lui est difficile de trouver de la vitesse et des raccourcis dans ce programme foisonnant et complètement dispersé, se devant de gérer en parallèle plusieurs circuits narratifs au rythme souvent discordant (par exemple, les fragments réunissant Lisbeth et son concupiscent conseiller en orientation, d'une puissance exceptionnelle, contrastent véritablement avec le reste du film et lui font connaître, au bout d'une heure, un terrible climax dont il ne se relèvera pas). L'enquête criminelle est en tout cas particulièrement sage, studieuse, développée sans fascination aucune, emballée avec soin et efficacité dans le soyeux écrin échafaudé par la lumière cendrée de Jeff Cronenweth. À ce niveau donc, le film fait presque profil bas.

Pourtant, Fincher y déplie avec son aisance habituelle les grands principes qui ont fait sa gloire : une mise en scène tirée à quatre épingles, un montage au cordeau et un usage raffinée des effets numériques. Seulement un trop grand souci d'élégance amène le film à régulièrement verser dans le chic plutôt que le choc, recherchant la coquetterie de l'atmosphère transie au lieu de pimenter une ambiance de thriller étrangement cheap : ainsi le seul sang versé sera celui d'un gentil minou que Mikael Blamkvist (Daniel Craig) prend en affection, et la traque du criminel viendra paresseusement s'affaler dans une salle de torture des plus minables, avec équipement de bricolages Leroy Merlin et caméra vidéo des années 80. L'interprétation de Craig est à l'image de cet engourdissement : élégamment figé dans le terreau glacé où il végète, sa proposition de jeu ressemble à une variation maussade et inerte de son James Bond, pas forcément aidé en cela par un environnement jamais loin d'évoquer une campagne publicitaire pour Timberland. Il faut avouer que, sur les deux styles d'investigation que doit traiter le film, celui de Blomkvist ne semble pas véritablement inspiré le réalisateur de The Game. En effet, autant Fincher n'aura aucun mal à reconduire le fil narratif de Lisbeth – pro du hacking, disque dur à la mémorisation aussi fulgurante que ses méthodes de résolution –, autant le travail de synthèse et de décantation très « vieille école » caractérisant Blomkviest ne trouvera aucune forme et aucun rythme dans lesquels s'enflammer. Le film paraît à chaque fois trop pressé de passer à autre chose pour exposer correctement le travail de déduction méticuleuse du personnage. Ne pouvant ni l'éviter ni l'expédier, il le rehaussera sporadiquement, à travers par exemples un sympathique remake de Blow Up sponsorisé par Apple ou bien une une résolution finale précipitée mais plutôt inspirée dans ses motifs (prolongeant une dialectique analogique/numérique récurrente chez Fincher, le coupable surgira dans l'esprit de Blomkvist après que celui-ci ait effectué le rapprochement entre une photo tirée sur papier et une autre agrandie sur ordinateur). Alors, non pas que Fincher se tourne les pouces, mais son regard se concentre ailleurs.
Cet ailleurs, en toute occurrence, c'est la prochaine scène où sa caméra pourra venir se poser sur cette silhouette déterminée et surpuissante d'amazone nerd, créature androgyne et bi-sexuelle venant embraser – il n'est jamais trop tard – le sentier gelé sur lequel glissait tranquillement Blomkvist (tant et si bien que cette Lisbeth Salander torchera en quelques minutes une enquête que le journaliste aura mis plus d'une heure à éclaircir). Cette courbe vénéneuse restée trop longtemps à la périphérie de la trame principale incarne le véritable pôle d'attraction de Millénium, et c'est pour Fincher une force sombre vers lequel il peut faire converger sa mise en scène. Ainsi le réalisateur n'est jamais aussi doué que lorsqu'il saisit la moindre occasion de souligner l'étrangeté magnétique de cette figure : un cri strident et irréel dans un ascenseur, un fantomatique travelling rivé sur un casque de moto, un inquiétant visage filtré par une caméra de surveillance nocturne, et surtout, une vengeance sexuelle d'une démence inouïe. Et s'il y découvre une pulsation roborative et enfin ouverte aux propositions formelles, il y trouve aussi et surtout un support fonctionnel particulièrement malléable sur lequel arrimer ses thématiques. À travers elle, le film exporte ainsi cette culture geek de décodage numérique sur les terres glacées et insulaires du nord de la Suède. Et en tissant sur le terrain du travail l'impossible lien sentimental et sexuel entre le journaliste quadra et la jeune pupille de l'état, Fincher continue d'explorer le motif du décryptage comme paradoxale manière pour ses personnages d'appréhender le monde et d'en maîtriser la mécanique, tout en révélant leur incapacité à replacer leurs affects dans une juste perspective sociale. Comme Zuckerberg reconfigurant en quelques mois l'horlogerie sociale du monde entier tout en manifestant la contradiction de ne jamais arriver à lire l'heure sur sa propre montre (se rappeler du plan final où il envoie naïvement « une requête d'amie » à celle qui, spécifiquement, lui a prophétisé en début de film qu'il restera à jamais seul – « Parce-que-tu-es-un-connard », croit-elle d'ailleurs pertinent de lui justifier), Lisbeth, enquêtrice hors-pair passée maître dans l'art de disséquer les vies de chacun, n'a paradoxalement aucune prise sur celles de l'entourage qu'elle aime, ne pouvant empêcher ni l'agonie neurologique de son tuteur, ni le conformisme affectif de Blomkvist qui, à la fin du film, retournera sans détours dans les jupes de sa maîtresse.

Et en deux films, il s'avère que la transformiste Rooney Mara livre un commentaire assez clair de ce paradoxe, lorsque dans Millénium, comme un écho de sa rupture avec Zuckerberg (dont elle joue la petite amie insultée au début de The Social Network), elle explique à son nouveau bourreau devenu victime la raison de son comportement aussi extrême : « Je-suis-folle ». Comme un champ-contrechamp court-circuitant les deux derniers opus du cinéaste, ces deux plans, jusque dans leur coupe pareillement franche, représentent dans les vérités qu'ils énoncent les deux extrémités d'une structure sémantique caractéristique de la réception du cinéma de Fincher : ainsi celle de Fight Club n'a-t-elle bien souvent consisté qu'à choisir vers où tourner le curseur idéologique « Fincher-génie », soit du côté de la connerie pure, soit du côté de la folie obsessive. Cette dialectique précaire a trop souvent été le lieu d'un malentendu sur le cinéaste, accusé à tort de faire le malin sans jamais s'éloigner de son assurance tout risque – mise en abyme à tous les étages, auto-critique et auto-ironie mêlées, réversibilité schizophrénique du propos au risque de ne rien dire – alors qu'elle agit plutôt comme le pharmakon d'une génération inventant les nouvelles règles d'un monde dont la réalité leur échappe finalement toujours, une génération comprenant mieux que personne la manière dont s'articule et se mette en scène la vie des gens mais incapable de trouver sa place au sein de ces rouages. Ainsi Fincher, loin d'utiliser les contradictions de son cinéma pour se photographier le nombril, en fait une matière unique et fascinante pour portraiturer ces marginaux ayant le visage de l'avenir : génies nécessitant d'être plongés dans un brouillard de signes pour être visionnaires, et condamnés, en ce sens, à une éternelle solitude. Alors d'accord, contrairement à Zodiac ou The Social Network, la mission n'est qu'à moitié-réussi, mais qu'on se réjouisse au moins d'une chose : c'est la meilleure moitié qui l'a été.



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