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Vendredi, 20 Janvier 2012 14:53

La Taupe - Tomas Alfredson

Écrit par  Raphaël Deslandes
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Tomas Alfredson s’est connaître de la scène internationale en réalisant le très beau Morse, film de vampires mettant en scène des enfants, magnifiquement remaké par Matt Reeves sous le titre Laisse-moi entrer. Il réalise ici son premier film en langue anglaise, adapté d’un roman de John Le Carré, mettant en scène de grands acteurs tels que Gary Oldman ou Colin Firth.

Déjà adapté lors d’une mini-série pour la télévision britannique, le projet est amené à Working Title – les producteurs des films de Joe Wright et Richard Curtis entre autres – par le scénariste Peter Morgan, scénariste oscarisé de The Queen, qui en signera la première version.

Le film d’Alfredson est, il faut le reconnaître, une splendeur, tant sur le plan visuel que dans la structure dramatique qu’il propose. Nous sommes ici face à un film d’espionnage dans le grand sens du terme. Loin des gadgets de 007, il s’agit ici de diplomatie, de bras de fer politique entre les nations.

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Nous sommes placés au cÅ“ur du Cirque, le quartier général des services britanniques. A sa tête, le saisissant John Hurt vient d’être congédier et il emmène avec lui son bras droit, George Smiley – extraordinaire Gary Oldman. Pourquoi ? Une opération vient d’échouer à Budapest et un agent britannique vient d’être assassiner alors qu’il essayait, selon la Hongrie, de kidnapper un général hongrois. L’histoire est tout autre et nous le savons bien puisque l’ouverture du film nous la présente : il y a une taupe dans les hautes sphères du Cirque. Et bientôt, Smiley, mit à la retraite, va devoir reprendre du service, de manière non-officielle, afin de débusquer cette taupe.

Il est intéressant de voir la dénomination du Cirque. Il s’agit ici d’un jeu. Un cluedo géant dans lequel il va falloir manÅ“uvrer de manière intelligente afin d’en dénouer les différents fils. Chaque personnage est donc un pion : l’image en est d’autant plus forte que leurs photos viennent se coller sur des pièces de jeu d’échec. Les mouvements doivent mettre en échec et mat les uns et les autres pour faire émerger la vérité. Le film s’y prend alors très bien, mettant en exergue certains personnages pour les abandonner et les convoquer de nouveau aux moments opportuns, pour donner plus de détails sur ces principaux protagonistes – la confession de George Smiley à son confrère – chaque chose est posée pour servir, chaque détail aura son utilité.

Car nous sommes dans un monde de calculs. Chaque fait et geste est teinté d’une intention aussi infime soit elle et la volonté propre est à bannir. Il faut suivre les ordres à n’importe quel prix, quitte à se retrouver au cœur d’une tourmente que d’autres auront voulu provoquer. Ainsi le personnage de Mark Strong – toujours imposant et implacable – se voit sacrifier dès l’ouverture du film pour être venu à Budapest sur les ordres de son supérieur, tout en sachant que ce n’est pas la bonne chose à faire. Mais les ordres sont les ordres. Et la démission du chef vient contrebalancer cet ordre. Smiley, lui aussi parti, doit alors usé de gants pour entrer dans le Cirque dont les règles changent au fur et à mesure. Le calcul n’a pas de limite, il ne s’agit pas tant d’œuvrer de manière politique que de manœuvres sentimentales. Il n’y a pas de scrupules à manipuler les gens jusque dans leurs vies privées pour atteindre son objectif.

Le personnage de Smiley est la clé du film. Derrière ses lunettes, il semble décrypter les divers évènements qui lui permettront de démasquer la Taupe. Car l’affaire est de la plus haute importance, nous sommes en pleine guerre froide et être immobilisé dans toutes ses actions par la Russie est loin d’être agréable, d’autant plus que le Cirque cherche à se rapprocher des services secrets américains. Mais le personnage de Smiley, évoluant dans une ligne parallèle que le Cirque, reste stoïque face aux différents évènements et c’est ce qui en fait sa force : lors de sa confession, il avouera son seul point faible, sa femme, qui est partie il y a quelques temps maintenant. Sinon rien ne lui fait peur. Il se sépare aisément de ses amis, dit à son collègue de faire le vide dans sa vie – homosexuel, il se sépare de peur d’être incriminé par le Cirque – avec une force froide qui en fait l’espion parfait. Monsieur tout le monde qui tient le sort d’un pays dans sa main.

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Les résonances actuelles du récit sont évidentes. Comment savoir à qui nous avons affaire ? Qui joue oui qui est sincère ? La question du roman d’espionnage revient en force : à qui puis-je faire confiance ? Et la réponse est toujours la même : à soi et personne d’autre. Le film met en scène un groupe composé d’éléments solitaires dont les mouvements sont dictés que par l’intérêt individuel. Car la Nation en vient toujours à être reléguée sur le second plan. L’exemple est dans le personnage de Simley qui n’arrive pas à se remettre de sa séparation conjugale et dont la recherche de l’explication de cette séparation va venir se calquer sur sa recherche de la Taupe. La rencontre finale entre la Taupe et Smiley est d’ailleurs l’une des scènes les plus chargées émotionnellement, tant dans le visage à la fois posé et tranquille que dans les mots qui semblent sortir difficilement d’une gorge qui n’a pas encore avalée la pilule.

L’amour est en fait le point central de cet échiquier géant. Essentiellement car l’histoire est toujours une histoire de femme. Le récit de la mission du personnage joué par Tom Hardy vient en attester. Il assure une respiration assez jouissive dans le film. Le cinéaste se permet d’être plus virtuose, moins engoncé dans des costumes trois pièces, laissant les cheveux voler au vent au volant d’une belle voiture.

Et que dire de cette magnifique et bouleversante scène finale ? Etrange pour un film aussi classique que veut l’être La Taupe, le film se finit sur un final où l’amour déchirant, fait de sous-entendus, de regards plus ou moins appuyés, de photographies dérobées, va être révélé dans un silence qui en dit plus long que n’importe quel mot. Et c’est la magie de la mise en scène d’Alfredson, savoir utiliser le corps d’un acteur, son visage, ses yeux pour parler de son être et la batterie d’acteurs époustouflants que comporte le film - Colin Firth, Toby Jones, Tom Hardy, Mark Strong,… - ne fait que renforcer ce bras de fer.

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Si le film perd un peu pied dans sa dernière partie, voulant relier des ficelles qui sont évidentes mais des fois trop alambiquées, on retombe sur nos pattes pour sortir porter par cette langueur à la fois froide et sensuelle, repoussante et terriblement attractive, d’un film qui nous propose une des plus belles surprises visuelle et scénaristique de ce début d’année. Assurément, un grand film.

En salles le 8 février.

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