Le film de Robert Guédiguian, n'a, a priori, rien à voir avec la liste de tous les films cités mais montre une similitude assez marquée avec l'un d'entre eux, Take Shelter. Comme dans le film de Jeff Nichols, la remise en question du couple faisant face à la tourmente ne voit la résolution prendre effet qu'à la toute fin du film. Le rapport à la tempête est, certes plus sous-terrain dans Les Neiges du Kilimandjaro, mais bien présent. Il suffit pour s'en persuader de se reporter au poème de Victor Hugo dont Guédiguian s'est librement inspiré, Les pauvres gens, et dans lequel un marin soumis à la tempête chaque nuit, et sa femme constamment en proie à la peur de le perdre, vivent dans la précarité avec leur cinq enfants mais qui, trouvant dans le foyer voisin, plus pauvres qu'eux, décident de prendre deux enfants supplémentaires à charge.

Avant d'en arriver là , il y a la première partie du film qui dépeint selon une habitude du cinéaste marseillais, un cadre social au naturalisme caricatural mais toujours juste et sans esbroufe. On sait que le cinéaste film depuis toujours, à quelques exceptions près, la région, la ville, le quartier dans lesquels il a grandit. Le film commence ainsi avec Michel et Raoul, représentants syndicaux de la SNM (Société Nautique de Marseille) qui procèdent à un tirage au sort dont les perdants seront licenciés pour sauver l'entreprise. Michel (Jean-Pierre Darroussin) tire son propre nom de la caisse et se voit ainsi licencié, à l'étonnement de son ami et collègue Raoul qui lui rappelle qu'il n'était pas, en tant que responsable syndical, obligé de mettre son nom parmi les autres. C'est à partir de ce moment que la problématique du personnage de Michel prend son envol et pourrait être résumé de la sorte : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Le tour de force de Guédiguian est de très vite situer la problématique sociale entre l'idéologie de Jean Jaurès et l'imaginaire lié à Spiderman, dont les deux figures sont accrochées sur la porte du casier de Michel, qu'il vide au moment de quitter l'entreprise. Dans un geste endeuillé, Michel décroche la photographie représentant Jaurès lors de son « discours à la jeunesse », à Albi en 1903. Puis Michel décroche l'autre, formellement opposé : un dessin de l'homme-araignée en couverture d'un comics. L'effigie de Jaurès annonce alors la lutte entre les ouvriers d'une même classe auquel le film s'attellera par la suite. Celle de Spiderman, justicier de l'ombre, fait de Michel un héros discret, ce qu'il s'appliquera à rester jusqu'à la fin, non par nécessité mais par conviction au prix d'une longue réflexion tortueuse. Sa femme, Marie-Claire (Ariane Ascaride), se fera héroïne de l'ombre aussi, sans pour autant que le film ne l'a dote d'un réel référent à l'Histoire ou à la mythologie.
Pourtant, c'est sans doute elle qui, dans cette nouvelle réalité, cherche le plus à comprendre ce qui s'est passé, après que, chez eux, Michel et Marie-Claire, en compagnie de Raoul et sa femme, se soient faits braqués, un soir de partie de carte, par un ouvrier de la même usine, licencié en même temps que Michel. Dans sa quête, Marie-Claire prend toujours en compte l'historicité des choses, l'inscription des uns et des autres dans son histoire voire dans le mythe. Dans une scène plutôt intrigante, elle découvre les deux jeunes frères de son bourreau, s'invite chez eux et leur demande quel est leur prénom avant d'en raconter l'histoire, l'origine. Le mythe de Mars pour Martin et celui de Jupiter pour Jules. Des combattants qui sommeillent, en somme. Michel, à plusieurs reprises cite Jaurès pour défier quiconque se permet de juger le chemin qu'il prend, martelant ainsi son identité, sachant où il se situe mais plus vraiment où il doit aller, ni comment.

De son côté, évoquant les braqueurs, Raoul condamne sèchement une jeunesse qui ignore les batailles du passé qu'il a fallu mener pour obtenir les droits des travailleurs sur le mode du « ils croient que tout a toujours été là ». Il veut parler des congés payés, du temps de travail, etc. Se confronte à cela une jeunesse dont on se demande encore si elle est feignante ou sacrifiée, à l'image du personnage de Christophe, le jeune braqueur, tour à tour traité comme un idiot, lâche, puis un jeune homme courageux qui éduque seul ses deux petits frères et enfin un cynique, menotté et désespéré. Loin d'être didactique, Guédiguian n'oublie personne et s'affranchit d'une simple opposition intergénérationnelle. On est ainsi surpris au début du film, de voir deux couples formés par de jeunes gens, correspondants à toutes les représentations que le cinéma fait de la jeunesse actuelle, belle et amoureuse, au détail près qu'ils sont parents. Ce caractère responsabilisant nourrit par la suite un questionnement sur l'inscription des nouvelles générations dans la société française actuelle.
Au cœur du problème : Christophe, le jeune braqueur, récemment licencié dont on apprend progressivement qu'il élève seul ses deux frères, abandonnés par une mère effrayante. Son arrestation marque le début d'un second départ pour le film. Le problème n'est pas réglé puisque la femme de Raoul, tombée en dépression , ne va pas mieux et attend l'arrestation du second braqueur pour enfin dormir. Quant à Michel et Marie-Claire, ils sentent bien que l'intrusion de la violence dans leur vie tranquille soulève des interrogations plus complexes qu'un sentiment de justice. Le travail est d'abord réflexif, puisque le couple se demande ce qu'ils auraient pensé d'eux, si à 20 ans, ils avaient croisé ce qu'ils sont devenus aujourd'hui. La réponse est sans appel : « Un couple de petit bourgeois sirotant leur pastis le dimanche, sur leur balcon avec vue sur la mer ». Au sein d'une classe qu'on croyait clairement définie et réunie autour des termes univoques comme « prolétariat » ou « ouvrier », Robert Guédiguian opère soudain des distinctions rappelant que l'idée des classes est une façon peut-être simplifiée de quantifier les richesses des uns et des autres. Ainsi, à la question qu'il pose à demi-mots de savoir s'il est possible d'échapper à sa condition dans le monde actuel, le film propose certaines pistes mais ne peut y répondre (on aurait été surpris du contraire).

La première idée se résume en la séquence d'arrestation de Christophe. Michel, dans une voiture remplie de policiers attend en bas d'un immeuble pour désigner son ancien collègue comme l'auteur du braquage à main armé. L'apparition de Christophe est alors assez claire : il sort en courant de l'immeuble, accompagné de ses deux frères, pour ne pas rater le bus qui les mène à l'école. On ne peut alors s'empêcher de voir en cette course, la fuite inéluctable d'un jeune homme condamné d'avance. Le bus reparti, Christophe a déjà effectué sa course, il ne peut plus rien contre la force des policiers (emmenés par un commissaire magistralement interprété par Robinson Stévenin).
Admirable, la deuxième partie du film dépeint petit à petit un couple qui va donc devoir trouver un accord dans la tempête (1). Non pas la tempête de Take Shelter, qui obligeait le couple à rester souder devant l'apocalypse mais une tempête armée d'une myriade de miroirs. Miroir de la condition sociale, de l'individu dans le collectif, de la famille, du travail. Une fois le coupable écroué, le film remet petit à petit toute ces cellules en cause sans jamais les faire éclater.
La seconde réponse, la plus complexe, est empruntée par Guédiguian sur le chemin de l'explicite et du littéral. Les acteurs disent à haute voix leurs souffrances et leurs doutes, crient leur haine ou chuchotent leur compassion. Chacun se remet du drame comme il peut et finit, tôt ou tard, à se demander s'il est bien sûr de savoir où il se situe au sein de l'échiquier social. Et si telle n'était pas la question ? Puisqu'il est impossible d'y répondre, il ne reste peut-être qu'à ouvrir sa porte et accueillir une idée désuète : la solidarité. Saugrenue dans un premier temps, l'idée oblige Michel et Marie-Claire à user de stratagèmes louches pour mener leur réflexion à son terme séparément. Puis, face à leurs contradictions devenues trop apparentes le mari et sa femme se retrouvent dans une scène finale, au bord de la mer.

Dans ses excuses, Michel cite Jaurès en exagérant le ton, articulant, séparant bien chaque mots pour marquer la citation puis, sans prévenir ni sans changer de tonalité, parle à Marie-Claire de leur couple et du mensonge bienveillant dans lequel ils se sont installés chacun de leur côté, mêlant de la sorte l'idéologie aux actes. Des actes en résistance totale au réel puisque le mari propose de « prendre » chez eux les deux enfants abandonnés à leur sort depuis l'emprisonnement de leur frère. Il n'est pas question d'adoption car la question de la légalité et de la faisabilité administrative de la chose est balayée en une entrée de champ saisissante qui selle l'accord entre le mari et sa femme qui, elle, n'a pas attendu le discours pour passer aux actes, se situant ainsi plus du côté de Spider-Man que de Jaurès. Le film, lui, se situe alors plus près du conte que de la chronique. L'idéaliste politique que fut Jaurès est mort et enterré, mais ses idées peuvent encore trouver corps dans un super-héros qui lui est bel et bien éternel.
Cette conclusion, non pas surprenante car c'est ce à quoi le spectateur s'attend, ponctue un film aux problèmes compliqués par un optimisme d'une simplicité presque niaise. La jeunesse ne s'est pas réconciliée avec le réel, mais dans ce final, c'est l'enfance et l'innocence qui est l'objet du triomphe, celui d'une lutte qui a aboutit à un geste d'une solidarité anachronique, qui refuse le désespoir et le désenchantement qui règnent actuellement dans le discours politique et social. Celui qui nous entoure depuis que la crise économique sévit, du comptoir de bar PMU aux écrans qui relaient l'information officielle et qui ne semblent pas laisser de place à des jours meilleurs, sans que grand monde n'y voit à redire. Ce n'est pas le cas de Robert Guédiguian qui, avec humour et à plusieurs reprises, place soigneusement dans le décors de l'entreprise du port de Marseille, un slogan racoleur (pour un film qui ne l'est pas du tout) qui semble être destiné à la jeune génération en âge de voter, travestissant l'éternel « la lutte des classes » en le très efficace : « la lutte c'est classe ! ».
(1) Lire l'article de Jérôme Momcilovic, à propos de Take Shelter, sur le site de Chronicart.



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