J. Edgar Hoover fut donc le créateur du FBI, l’initiateur des techniques modernes d’investigation et un homme de premier plan dans la lutte contre le communisme. Ce film n’est pas vraiment son histoire. Plutôt celle de sa vie intime, de sa relation avec son directeur adjoint dont il aurait été amoureux. Ainsi le scénario semble avoir du mal à choisir, à l’instar de son personnage principal, la route à suivre entre la vie sentimentale et la vie professionnelle et accuse un certain manque de rythme. Mais à défaut d'être captivant, le film n'en est pas moins intéressant, en particulier dans la proximité qu'il introduit entre le réalisateur et son personnage principal.
Durant toute sa carrière et notamment en signant Impitoyable qui marquait la fin du genre américain par excellence : le western, Eastwood a inlassablement filmé l’agonie d’une certaine idée de l’Amérique. Le combat de Hoover prolonge finalement le geste artistique d’Eastwood, mais de manière plus brutale et surtout dans l’univers bien réel de la police. Pour autant, l’importance de la fiction dans « l’œuvre » de Hoover n’est pas négligeable. Pour preuve, cette mise en abyme du film au cours de laquelle, désespéré de voir en la figure populaire de l’acteur James Cagney un avatar de John Dillinger, il s’arrange avec la Warner pour que ce dernier tienne désormais le rôle du super flic.

Par ailleurs, le film s’articule sur un flash-back que Hoover en fin de vie dicte à son biographe et par là -même au spectateur. Le récit est vraisemblable, romanesque, très Citizen Kanien : c'est celui d'un homme dont l’œuvre a absorbé la vie. La fin du film révèlera pourtant qu’il a été enjolivé, détourné et que se cache derrière ces apparentes confessions, une manipulation supplémentaire. J. Edgar se rapproche alors d’un autre classique, L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford et de sa fameuse formule : « Si l’histoire est plus belle que la légende, imprimez la légende ». Eastwood et Hoover ont cela de commun qu’ils célèbrent tous deux, sur un ton crépusculaire, la fin d’une Amérique qu’ils aiment et incarnent. Pour l’un, celle de la Conquête de l’Ouest, du temps de l’héroïsme et de la simplicité. Pour l'autre, celle de la Guerre Froide, du « Grand méchant communiste » qui s'il terrifiait l’Amérique, donnait sens à ses institutions. La différence tient au fait que le cinéma d’Eastwood a évolué, la politique de Hoover, non.
L’ambiance visuelle de J. Edgar tient à des couleurs froides, qu’un subtil travail d’éclairage fait sans cesse évoluer vers une tonalité proche du noir et blanc. Cette atmosphère passéiste baigne l’ensemble du film, aussi bien le temps de la narration que les flash-back ; comme si Hoover lui-même, et non son seul récit, appartenait au passé. La grossièreté du maquillage le fait d’ailleurs d’avantage ressembler à un avatar du Benjamin Button de Fincher, enfant enfermé dans un corps de vieillard qu’à une personne âgée.
Après tout, cette image n’est-elle pas représentative de DiCaprio, bel amant de Titanic et ancien fantasme d’adolescente, qui a trouvé son accomplissement dans un personnage torturé à la Scorsese, hanté par son passé et à la recherche de son humanité. A chaque apparition de DiCaprio vieillissant, on ne peut s'empêcher d'imaginer les efforts de l'acteur pour se débarrasser de l'image de bellâtre superficiel qui lui colle à la peau. La plus belle trouvaille du film c’est DiCaprio, moins pour sa performance physique ou son jeu que pour son histoire. En cela il n'est pas si éloigné de Hoover, personnage emprisonné dès sa jeunesse dans une conception de la morale et du monde qui lui ont rongé la vie.

Les seuls moments qui semblent appartenir au présent sont ceux de l’idylle de Hoover et de son directeur adjoint. Ils interviennent dans le récit biographique, sans en faire vraiment partie, puisque Hoover ne les dicte pas à son biographe. Ils sont comme les seuls épisodes qu’il se remémore naturellement. Ici encore l’éclairage est primordial. L'ambiance est sombre dans les bureaux du FBI, orageuse pour les scènes d’investigation et ensoleillée sur les champs de courses hippiques. Ce dernier espace public est paradoxalement celui où le couple se retrouve en privé ; en témoignent ces plans larges sur la foule où les personnages principaux ne sont plus immédiatement repérables. Le film exprime alors la contradiction d’un personnage, qui à toujours vouloir s’élever socialement et protéger son pays, gagne en célébrité jusqu'à souhaiter un retour à l’anonymat, seule possibilité d'être lui-même. Il y a un peu du Batman de Christopher Nolan dans ce personnage qui à force de manier la terreur par l’image qu’il renvoie, ne parvient plus à communiquer avec ses proches.
Le film insiste aussi sur la dépendance de Hoover à l'égard de sa mère. Incapable de gagner en maturité, il conservera toujours cette obsession quelque peu puérile d’un communisme insidieux, obsédé par la destruction complète de l’Amérique chrétienne. Il s’agit sans doute d’un point discutable du film ; à trop montrer Hoover comme un enfant, il semble peu à peu le dédouaner de certaines responsabilités. Toujours est-il que le cinéaste a eu le courage de choisir un angle d’attaque précis, condition sine qua non pour la réussite d’un biopic.

Cette proximité avec le personnage tient aussi à la manière dont la mise en scène épouse ses fantasmes, ses actions. Lorsque Hoover fait visiter à sa secrétaire le centre d’information qu’il vient de créer, une suite de panoramiques verticaux souligne de façon spectaculaire l’ampleur du lieu. L’image restitue l'esbroufe du personnage. Dans le même ordre d’idée, les quelques scènes d’action du film sont mises en valeur par des mouvements abrupts qui créent une sensation de danger et donnent l'illusion d'une caméra portée. Par leur radicalité, chacune de ces images rompt la continuité doucereuse du film. Elles sont autant de mises en scène -tant de la part de Hoover que d'Eastwood- destinées à détourner du propos central. Car les arrestations ne sont que la partie immergée de l'iceberg judiciaire.
Hoover est une figure contemporaine en cela qu'il tire son pouvoir de l’information. Tout au long du film sont évoquées de mystérieuses archives susceptibles de faire vaciller les hommes les plus puissants. Celles-ci n'apparaîtront que dans les derniers plans de J. Edgar. Filmées en plongée, elles ne constituent qu'un vague ramassis de pages, ramassis qui a pourtant fait trembler l’Amérique. Car le fait est que l’Amérique - à l’instar d’un Hoover terrorisé par son homosexualité - a peur d’elle-même, de sa véritable identité, et tente désespérément de sauver son vernis.
Pourtant, Eastwood révèle les moments d’intimité entre Hoover et son numéro deux, comme les plus beaux du récit. La dernière scène nous éclaire sur ce choix. Hoover y gît, vieux et obèse, au pied de son lit. Son amant le recouvre d’un drap. Quel que soit le prestige d'un héros, il a besoin de quelqu’un pour lui fermer les yeux lors de ses derniers instants. Il doit donc les ouvrir de son vivant, reconnaître sa part d’humain, l'assumer, et aussi surpris soit-il, accepter de la révéler. Elle constitue probablement le seul souvenir méritant d'être archivé.



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