Malveillance est un vrai, grand et beau thriller. Le film, après un flash-forward que nous retrouverons plus tard, s’ouvre sur le réveil de César - magistral Luis Tosar - et nous sommes Lundi. Il est aux côtés d’une jeune femme, Clara. Il se lève, se brosse les dents puis va prendre son service. Il est le gardien de l’immeuble. Il salue les différents occupants de l’immeuble quand soudain, Clara fait son apparition. L’échange est poli mais pas familier au point de dormir ensemble. Il y a aussi cette petite fille à qui il donne de l’argent et qui crache avec mépris son yaourt sur le comptoir. Nous comprenons dans la suite de l’histoire que César s’infiltre toutes les nuits chez Clara, la drogue puis dort dans son lit. Ce serait déjà vicieux s’il ne faisait que dormir mais César va également tout faire pour pourrir l’existence de Clara. Pourquoi ? Juste parce qu’elle a le sourire. Dans l’ouverture du film, César dit ne pas savoir comment être heureux : son bonheur à lui, c’est le malheur des autres. Il va donc œuvrer pour que Clara perde son sourire.

Le film va aller crescendo dans sa tension : César va prendre de plus en plus de risques dans ses actions, il va s’approcher de plus en plus de son but – produits de beauté sabotés, invasion de cafards, … - et le film va, de manière adroite, nous prendre dans son étau. En effet, le cinéaste va toujours nous placer, non du point de vue de la victime, mais de celui du bourreau. Et le film va tirer sa grande force de l’empathie qu’il crée avec son personnage. Et notamment lors d’une séquence éblouissante, où César se retrouve bloqué dans l’appartement de Clara alors qu’elle et son compagnon sont à l’intérieur, présence qui n’était pas prévue pour César.
La séquence commence de manière assez drôle puisque Clara, présentée seule depuis le début du film, revient un soir avec son compagnon. César a toujours le même mode opératoire : caché sous le lit, il attend que Clara s’endorme puis il l’endort avec du chloroforme qu’il laisse caché sous le matelas puis il se couche avec elle. Cette nuit-là , alors que Clara et son compagnon sont en plein ébats, le chloroforme se renverse sur le visage. Le temps joue alors contre César puisqu’il doit se mettre à l’abri avant que le chloroforme n’agisse. Il trouve refuge dans la baignoire mais le matin est là et la tension de la mise en scène consiste à nous faire rester avec César tout au long de cette séquence, le rendant vulnérable, créant surtout une grande empathie avec lui.
Cette séquence marque notamment une plongée dans le crime pour César car, autant faire disparaître le sourire passait par des actes mesquins mais non dangereux pour la vie, autant César n’a plus le choix quand le compagnon de Clara vient le mettre face au fait accompli. César doit devenir un criminel et paradoxalement, nous sommes presque content qu’il le fasse. C’est vraiment le point central du long-métrage de Balaguero et il semble important d’insister dessus : le personnage de César nous est sympathique car on arrive à comprendre ce qu’il vit. Il a un appartement sordide, les occupants peuvent être des vrais cons – le vieux qui est toujours sur son dos, la petite qui lui fiat du chantage car elle le voit sortir de chez Clara – et au fond, César est seul, il ne lui reste que sa mère, hospitalisée, à qui il confie tout. On imagine alors quel plaisir cela doit être pour lui de se lever avec un but : mener sa machination au bout. Car tout est très bien rodé chez César – on comprend même qu’il n’en est pas à son coup d’essai – il écrit des mails, envoie des textos et bombarde Clara de lettres anonymes. Il réussit à faire porter le chapeau à d’autres que lui, tout en leur faisant croire qu’il a tout fait pour les aider. Il est au fond l’incarnation d’un mal absolu parce qu’invisible et faisant preuve d’un soutien de tout instant.
Deux séquences définissent parfaitement la solitude du personnage mais aussi font sortir le démon qui est en lui : la première est celle où, de manière très calme, il va dresser un portrait horrible, froid, inhumain qu’une occupante de l’immeuble qui venait seulement lui apporter de la gentillesse. Son discours, poliment construit, constitue un sommet d’effroi car chaque mot va venir gifler la femme, la mettant face à une réalité certes juste mais qu’il vaut mieux relativiser si l’on ne veut pas sombrer dans une dépression chronique. La seconde est plus glauque : alors que Clara et son homme se sont disputés et dorment de manière séparée, il vient s’insérer entre eux, nu, et va violer Clara. Par ce plan tout simple, le réalisateur nous montre que César est un vrai monstre car il agit avec une pleine conscience sans que cela semble le troubler outre mesure. En effet, il en retire même du plaisir.

Le plaisir de faire souffrir est un sujet qui n’est pas nouveau. On pense notamment au personnage de Patrick Bateman dans American Psycho de l’écrivain Bret Easton Ellis, qui prend clairement son pied en trucidant prostituées et clochards. Golden boy le jour, serial killer la nuit, scandait la tag line. César est, lui, concierge de jour et criminel la nuit. La comparaison est assez logique. Elle est aussi le symptôme d’une société qui ne peut s’épanouir que dans le malheur des autres. La crise financière en est un parfait exemple : certains s’enrichissent quand d’autres perdent tout ; César est une sangsue, un microbe qui grandit au fur et à mesure du malheur qu’il prodigue. Mais on vient presque à regretter que Clara soit sa seule cible. Il va bien terroriser l’enfant chez elle une nuit pour lui montrer de quoi il est capable, il va également jeter une jardinière de bananier sur la voiture de son propriétaire mais ces assauts sont très marginaux comparés à l’attention qu’il donne au personnage de Clara. Il mène d’ailleurs son plan jusqu’à un final d’une violence inouïe, prouvant alors qu’il n’est rien d’autre qu’un virus.
Le cinéma de Balaguero est donc hanté par l’immeuble. Après avoir lâché des zombies dedans – REC et sa suite -, il lance un nouveau parasite de la même espace : plus insidieux, plus vicieux et surtout moins voyant et bruyant. Mais l’histoire est la même, celle d’une micro société qui en vient à être bouleversée par la présence d’un élément malade en son sein. Et de comment cette unité va se replier sur elle-même, placée sous le joug d’un élément qu’elle a elle-même rendue tout puissant.
En salles depuis le 28 décembre.



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