Vendredi 18 Mai 2012

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Samedi, 07 Janvier 2012 15:35

17 Filles - Delphine et Muriel Coulin

Écrit par  Louis Blanchot
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Parce qu'elles n'ont rien à branler dans une ville de Lorient réduite à ses plages venteuses et ses mouettes braillardes, un groupe de filles plutôt casse cou décide de suivre sa chef de bande dans sa précoce gestation. Pour leur premier long-métrage, Delphine et Muriel Coulin transposent au cinéma cette obscure affaire de pacte nataliste relayée par la presse il y a un peu plus de 3 ans, qui émettait l'hypothèse d'un complot fomenté par des lycéennes de Gloucester (un soi-disant « Lorient du Massachussets Â») afin de tomber enceinte ensemble : en somme, un Virgin Suicides qu'on aurait retourné comme un gant.

À l'invasion de cigognes attendue, le début du film fait étrangement état d'une autre invasion, celle – moins symbolique mais réellement survenue en été 2010 dans la ville bretonne – de mystérieuses nuées de coccinelles. Le ton est ainsi donné : au fait divers maquillé en fait de société, le film souhaitera substituer un conte au mood plus onirique, en donnant une orientation évanescente à cette épidémie de ventres ronds annoncée par le récit. Plusieurs fois, il arrive au film d'effleurer cette légèreté propre au cliché adolescent, ce romantisme pâle éternellement voué à l'échec mais à jamais attractif, car toujours accompagné de cette promesse d'ivresse qui l'accompagne. Mais son sujet est ailleurs, et le film paraît avoir l'intelligence de prendre la tangente de cette image d'Épinal que la fiction américaine sacralisa à plusieurs reprises (en version féminine : Virgin Suicides, encore lui ; ou masculine : Elephant, toujours au rendez-vous). Cette image de la jeunesse, le récit entend en effet la parasiter de sacré belle manière, idéalisant une utopie communautaire de jeunes filles sous le seul dénominateur commun de leur grossesse. Et cette volonté d'émancipation autarcique enfante quelques scènes plutôt réussies, relativement troublantes sur leur finalité, comme celle où l'une des jeunes filles, handicapée dans sa vie sexuelle par un physique encore trop enfantin, monnaye audacieusement une fécondation à la sortie des toilettes des garçons. Se superpose subtilement à l'augmentation progressive du tarif un petit numéro de séduction finissant in extremis par faire succomber le mâle choisi. Ce défi absurde, incompréhensible, au risque incommensurable, lui aura au moins donner la force d'assouvir ce désir qu'elle avouait, désespérée, avoir du mal à concrétiser : « se taper un mec Â». Le film commence plutôt bien donc, il va finir très mal.

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Car le processus de grossesse en tant que tel est loin d'être central pour ce groupe de filles. C'est parce que cette spécificité biologique les singularise positivement (l'émulation tire son explication de la forte popularité de la fille originellement enceinte) tout en les constituant en clan (la rouquine flippante du Ruban Blanc s'invente une grossesse spécifiquement parce que son amitié est refusé à chaque occasion) que ce geste suicidaire trouve à s'incarner avec autant d'emballement et de simplicité dans ce petit lycée sans histoire. En effet des raisons pour justifier cet acte insensé, chacune en aura dans son sac, toutes plus contradictoires et interchangeables les unes que les autres : ne pas être exclue du groupe donc (ce qui arrivera à la paria l'imposture démontée), donner un sens à sa vie (elles ne s'intéressent à rien sinon leur nombril, d'où certainement leur intérêt à le voir grossir), ne plus ranger sa chambre (contrariété adolescente numéro un), essayer de changer le monde (rires). Le problème est que, en l'occurrence, ce ventre rond ne représente malheureusement que ça : un sac à main de luxe avec lequel s'afficher lors de la récréation, qui fascine les autres élèves médusés tout en rendant fous de rage les parents concernés. On ne reproche pas au film d'oublier de relativiser l'inconséquence de ce groupe de filles (au contraire, le film prend soin d'insister sur le fait que tout le monde continue tranquillement à picoler et à fumer, et tant pis si l'échographie semble révéler une faille ou deux), mais on est étonné que cette inconséquence soit si peu mise en perspective, les sœurs Coulin se contentant d'un inventaire assez superficiel du bouleversement psychologique et morphologique induit par ces grossesses précoces (un gros bidon, une envie de saucisson, quelques fatigues passagères, rien d'autre).

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D'autant qu'en choisissant d'axer le récit sur la meneuse de ce baby boom (Louise Grinberg, la déjà peu supportable délégué de classe d'Entre les murs), les réalisatrices donnent une portée féministe très bourgeoise au « rêve Â» de ces adolescentes : un gosse, donc des responsabilités, donc de l'indépendance, donc une voiture, donc une maison (et les copines qui vont avec) – difficile de faire plus vulgaire comme aspiration utopique. Dans leur délire irresponsable, aucune des filles ne semble en outre avoir la lucidité d'envisager que leur pseudo-liberté s'achète sur le dos des autres : comment voir le début du commencement d'un geste de révolte dans un acte qui se complaît à envisager des allocations tous les mois ? C'est donc dépêtrer dans des contradictions flagrantes et parfois très problématiques que le film tente d'avancer, distrait qui plus est par ses envies de grandeur et son aspiration à la pureté. En effet, un Å“il tourné vers l'Amérique (terre de mythe dont les sÅ“urs veulent importer l'universalité), un autre vers cet horizon onirique et diaphane fait de mers infinis et d'océans de coccinelles, le film n'a pas le temps de voir arriver cette chronique sociologique qu'il semblait vouloir éviter mais qu'il finit par se prendre pleine face, pour ne jamais s'en relever. Car sur ce terrain 17 Filles est particulièrement nul, débutant les hostilités avec une engueulade mère-fille sur fond de pâtes au jambon refroidies assez insupportable, car complètement engoncée dans ses oripeaux naturalistes. Artificiellement parfumée à la saveur salée de sa ville portuaire sur le déclin, cette chronique sociologique sera à peine sauvée par la clairvoyance d'un frangin-troufion revenu d'Afghanistan, incarné avec une belle simplicité de trait par Frédéric Noaille. À la périphérie d'une histoire de filles qu'il a forcément du mal à prendre au sérieux (lui qui fait plutôt commerce avec la mort), il est le seul à interroger avec pertinence la bêtise de sa soeur : son énergie épuisée par cette expérience précoce, quelle maturité réelle va-t-elle réussir à en dégager ?

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La question se pose à la vue d'un récit finalement sans caractère ni aspérité, avare en audace (au niveau de la mise en scène notamment, très plan-plan) et trop généreux en symboles lourdingues (la partie de ballon enflammé et sa poésie foirée sur le thème de : « la jeunesse joue avec le feu Â»). Pourtant, dans un finish en forme d'épiphanie sprintée (l'héroïne transformée en martyre par le scénario), les sÅ“urs Coulin tentent de trouver un échappatoire à cette impasse en forçant coûte que coûte les portes de la légende adolescente, pour un résultat d'un ridicule qui achève le tout : un James Dean lorientais scrutant l'horizon de son regard d'huître, une pub Clairefontaine qui cite Rimbaud et s'excite sur des riffs d'Izia. Alors certains objecteront que, malgré ses maladresses, 17 Filles tire néanmoins agrément de sa manière de soulever beaucoup de questions intéressantes sans chercher à y répondre â€“ fameuse carte joker du cinéma d'auteur français –, cela n'empêchera pas les autres de se rendre compte que le film se refuse surtout à creuser ce constat trivial mais pourtant évident : ces filles sont moins victimes de leur environnement social que de leur propre connerie. 

 

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