Vendredi 18 Mai 2012

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Lundi, 02 Janvier 2012 10:27

Le Cheval de Turin - Béla Tarr

Écrit par  Raphaël Deslandes
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Béla Tarr est un cinéaste singulier. Alors que le cinéma mondial se tourne vers la 3D, il nous présente son dernier film et ultime selon ses dires (on hésite entre le soupir de déception et de satisfaction !) tourné en 35mm noir  et blanc, autant dire que Le Cheval de Turin semble débarquer de nulle part dans le paysage cinématographique actuel. Ours d’argent au dernier festival de Berlin.

Le film de Béla Tarr propose une trame narrative ultra simpliste. Un homme et sa fille dans une ferme au milieu de nulle part. Un cheval, évidemment. Et du vent qui souffle à n’en plus finir. Voici le décor du film. Pour ce qui est de l’action. Le cheval ne veut plus manger, ni sortir de son étable, réduisant le père et sa fille à rester bloqués dans leur habitation. C’est sûr que nous sommes loin des scénarios tirés par les cheveux de la saga Saw mais Béla Tarr ne cherche pas à raconter, il cherche à nous faire ressentir.

Découper en six jours, le film prend son temps. Usant, à outrance parfois, de boucles, le film n’en finit plus de tourner et de s’inscrire dans une répétition. Le repas, le lever, aller chercher de l’eau au puits, le repas…Rien de bien fascinant nous direz-vous ! Et vous n’êtes pas les seuls à le penser…et pourtant…

TurinHorse

Le film va introduire petit à petit des éléments de discordance dans cet univers qui semble parfaitement organisé. Tout d’abord, le cheval refuse de manger. Ce qui inquiète le père et sa fille. Le cheval refusant de bouger, ils se retrouvent obligés de rester dans leur habitation, assis devant la fenêtre, à regarder la tempête se déchaîner (on vous a prévenus, la trame narrative est ultra-simple !). Puis un convoi de tsiganes va s’inviter dans la propriété afin de boire l’eau du puits. Le père ordonne à la fille de les chasser. Alors qu’ils partent en débâcle, un vieux tsigane remet un livre à la fille, pour l’eau. Et enfin, l’eau du puits vient à disparaître.

Ces trois éléments vont alors se mettre en marche pour créer une nouvelle mécanique qui va nous déchausser du mouvement cyclique dans lequel le film nous a plongé.

Avant d’entrer plus précisément dans les détails, il faut rappeler quel est le style de Béla Tarr. Nous avons ici droit à de longs plans séquences, d’une élégance et d’une grâce que l’on ne peut lui enlever. Le cinéaste peut paraître aride, à l’instar de son compère portugais Pedro Costa, mais Béla Tarr a un certain penchant pour le lyrisme, ce qui permet d’éviter d’être trop extérieur au récit. Ainsi, une musique lancinante – on pense à Philip Glass et on retrouve la répétition – va accompagner tout le film sans qu’elle ne change jamais, dans un élan mélancolique et routinier. La fluidité de ses mouvements, la précision de son cadre font que le film de Béla Tarr ne perd jamais de son intérêt et même quand les plans sont trop longs et le cinéaste pousse le spectateur au bout de sa capacité de résistance, il laisse le soin au spectateur de divaguer, d’abandonner le film pour mieux y revenir.

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Revenons maintenant aux éléments cités précédemment. Tout d’abord, le cheval. Le film porte son nom, il convient donc de penser que ce dernier a une petite importance dans le récit. Béla Tarr réalise les plus beaux plans de son film autour de ce fameux canasson. Nous sommes à plusieurs reprises face à lui, sa tête étant l’exact centre de l’image et le cinéaste va s’avancer jusqu’ à être collé à son front, abandonnant tout l’espace autour, essayant de pénétrer son esprit. C’est d’ailleurs lui qui occupe tout le premier plan du film. Il marche robuste après qu’une voix-off, posée de manière évangélique nous ait raconté que Nietzsche a perdu la raison en 1889 à Turin, après avoir enlacé un cheval. Le cheval rend-t-il fou ? même les plus grands penseurs ?

Ce qui nous amène au livre. Donné par un tsigane à la fille, le livre est le seul objet qui n’a pas d’utilité propre à la vie de tous les jours dans la maison. Il est d’ailleurs caché par un plan derrière les assiettes et n’est révélé que lorsque le repas est terminé. On pense tout de suite à voir un livre de Nietzsche mais on ne le saura pas (sauf si vous connaissez l’intégrale par cœur, peut-être reconnaîtrez-vous le passage lu mais bon…). Les mots sont hésitants, découpés, ce qui rend la compréhension difficile, on parle de rites, de cérémonies, de ce qui touche au religieux. On pourra interpréter par la suite l’absence d’eau comme une suite directe de cette lecture, une prise de conscience que les rites n’ont pas été respectés et que Dieu demande réparation. Ce qui touche dans cette lecture, c’est non seulement l’impression que les mots prennent un nouveau sens, qu’ils sont découverts par celle qui les lit mais c’est surtout que la voix se fait visible à l’image. En effet, les rares dialogues sont souvent hors-champ et la manière dont le son les fait intervenir au moyen de coupes clairement audibles, les rend à part comme des émanations qui n’ont pas leur place dans la masse du film mais qui doivent s’imposer. Le livre rend la parole au temps présent comme une prise de conscience inévitable.

Et il y a l’eau. Au plutôt son absence. Toujours, quand la fille va au puits, l’eau n’est pas montrée. Nous ne voyons le fond du puits une fois qu’il est vide. Béla Tarr ne fait jamais d’aussi beaux plans que lorsque ces personnages marchent. La montée vers le puits – qui est aussi l’affiche du film – est ainsi montrée de différentes manières. On monte avec elle une fois par la gauche, une fois par la droite puis lors de la dernière montée, on reste à la porte, attendant le glas de la sècheresse. L’eau sonne la fin d’une ère dans le film. Il faut partir. On attelle donc la charrette mais elle ne sera pas tirée par le cheval mais par la fille qui devient la seule salvatrice, le cheval étant devenu trop faible. Et étrangement le cinéaste fait un geste anti-dramatique. Alors que nous regardons le trio s’éloigner, ils reviennent au même endroit, défont de nouveau leurs affaires et se réinstallent. Le fait que l’action se déroule dans le même temps nous oblige à croire au présent de l’action mais pourquoi ? Pourquoi revenir dans un lieu qui les condamne ? Ont-ils eux aussi serrer le cou du cheval et perdu la raison ? Le film glisse alors vers sa fin. La lumière ne veut plus se faire et c’est le noir de l’écran qui nous est montré. Dans un plan ultime, les pommes de terre sont crues et l’on ne peut plus manger. Avant de revenir à ce noir, oppressant, dévastateur.

La Bande-annonce du film :

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L'ouverture du film :

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